2. Analyse diachronique des changements linguistiques de la langue française : le cas des caquets de l’accouchée, 1625

Harriet K. Haggerty.

PhD Candidate, French

Abstract / Résumé

The French language, just like any other language, has evolved and continues to evolve. This is, in fact, a universal characteristic that all-natural languages have. This study aimed to analyze certain mechanisms underlying the linguistic changes that the French language has undergone. This analysis was done from a diachronic point of view based on a critical study of a text titled Les Caquets de l’Accouchée, published in 1625. It is important to note that this text is written in old French. The main purpose of this study was therefore to explain linguistic changes in the French language using a diachronic approach. The results showed that the French language has undergone two major types of linguistic changes: pronunciation and written form changes at the vowel and consonant levels. 

Le français comme toute autre langue a évolué et continue à évoluer. Il s’agit ici d’une caractéristique universelle que possèdent toutes langues naturelles. Cette étude se donne pour tâche d’analyser certains mécanismes à la base des changements linguistiques qu’a subis la langue française. Cette analyse se fait d’un point de vue diachronique à partir de l’étude critique du salon intitulé Les Caquets de l’accouchée, publié en 1625. À remarquer que ce texte est écrit en ancien français qui est, en effet, actuellement dépourvu de locuteurs vivants. L’objet principal de cet article est donc d’expliquer des changements linguistiques de la langue française en employant l’approche diachronique. Cette approche a pour vocation d’expliquer les changements, voire l’évolution de la langue, un processus invisible qui sous-tend ces changements linguistiques. Selon notre analyse, la langue française a, en principe, connu des changements linguistiques de deux types : les changements de prononciation aux niveaux vocalique et consonantique et les changements d’ordre purement graphique aux niveaux consonantique et vocalique.    

Keywords / Mots clés

linguistic change, diachrony, phonetic change, literary salon

changement linguistique, diachronie, changement phonétique, salon

Full Text

Introduction

            Toutes les parties de la langue sont soumises au changement et à chaque période correspond une évolution plus ou moins considérable. D’après Saussure (193), cette évolution peut varier de rapidité et d’intensité sans que le principe lui-même se trouve infirmée. Dans cet article, il est question des changements linguistiques en général et des changements phonétiques en particulier, analysés du point de vue diachronique. Avant toute chose, il est nécessaire de définir ce qui est la linguistique diachronique ; de parler de façon brève de la dichotomie synchronie-diachronie, de la nature des changements linguistiques et de donner un résumé du texte duquel nous avons tiré des exemples pour bien illustrer ces changements phonétiques. Cette étude se base sur l’hypothèse que tout changement phonétique de la langue française était arbitraire. En bref, la discussion est donc organisée comme suit : dans un premier temps, il sera question de la définition de la linguistique diachronique ; nous parlerons ensuite de la dichotomie synchronie-diachronie, de la nature des changements linguistiques, du salon intitulé Les Caquets de l’accouchée qui nous fournira des exemples et nous présenterons ensuite l’étude détaillée des changements linguistiques et la conclusion générale.      

  

La linguistique diachronique

            La linguistique diachronique est un domaine de la linguistique qui s'intéresse à l'histoire et à l'évolution des langues. Né avec la grammaire comparée, ce secteur a connu une relative désaffection à l'époque du structuralisme, mais on assiste depuis quelques décennies à un renouveau des approches diachroniques comme le note Fuchs (1). Prévost (28) signale que le premier enjeu de la linguistique diachronique est la mise au jour et l’analyse de l’émergence, de la disparition et de la transformation de constructions. Autrement dit, la linguistique diachronique étudie les rapports entre termes successifs qui se substituent les uns aux autres dans le temps, comme le remarque Saussure (193). Il est important de noter que la linguistique diachronique étudie les rapports reliant des termes successifs non aperçus par une conscience collective, et qui se substituent les uns les autres sans former système entre eux (ibid. 140). Il est vrai que cette évolution ininterrompue nous est souvent voilée par l’attention accordée à la langue littéraire ; celle-ci se superpose à la langue vulgaire, c’est-à-dire à la langue naturelle, et est soumise à d’autres conditions d’existence ; sa dépendance de l’écriture lui assure des garanties spéciales de conservation (Saussure 193). Ainsi, si l'on étudie l'évolution de l'ordre des mots dans la phrase depuis l'ancien français jusqu'au français moderne, on adopte une perspective diachronique. Il est à remarquer que l’approche qui s’intéresse à l’évolution d’une langue au cours de son histoire est dite diachronique. Les études diachroniques permettent en outre une meilleure compréhension de la langue que nous parlons et que nous écrivons aujourd’hui. Ceci sur les plans lexical et phonétique, mais aussi morphosyntaxique : le caractère opaque d’une construction, l’existence en apparence peu justifiée de variantes entre autres, ce sont là des phénomènes qui trouvent une explication dans l’évolution de la langue (Prévost 29).  Au cours de l’histoire, la diachronie, quant à elle, perçoit et retient des événements toujours particuliers comme on le verra ultérieurement dans cette étude.

 

La dichotomie synchronie-diachronie

            En réaction contre les principes des comparatistes et des néogrammairiens, Saussure établit la dichotomie fondamentale de deux points de vue sur le langage, à savoir, l’étude synchronique et l’étude diachronique. Il faut noter que ces deux points de vue ne sont pas sur un plan d’égalité ; l’étude synchronique a une priorité linguistiquement fondée sur l’étude diachronique, c’est-à-dire qu’on passe d’un état à un autre en déplaçant une seule pièce. Comme le postulent Delaveau et al. (29), on ne peut pas savoir quelle pièce a été déplacée qu’en comparant deux états (du jeu, de la langue) successifs. La linguistique adopte donc principalement le point de vue synchronique, c’est-à-dire descriptif ; l’étude diachronique présuppose l’étude des états de la langue ; elle est la mise en relation d’états de langue distincts ; elle n’a pas sa fin en elle-même (Saussure 128). En d’autres termes, la linguistique synchronique s’occupe des rapports logiques et psychologiques reliant des termes coexistants et formant système, tels qu’ils sont aperçus par la même conscience collective. La linguistique diachronique étudie au contraire, les rapports reliant des termes successifs non aperçus par une même conscience collective, et qui se substituent les uns aux autres sans former système entre eux (Saussure 140).   

            Cette dichotomie synchronie-diachronie a pour fondement la nature même de l’objet de la linguistique car chacun des points de vue crée un objet distinct : à la synchronie, le système et à la diachronie, les éléments indépendants du système, c’est-à-dire les faits phonétiques ; ce qui constitue l’objet principal de cette discussion. Selon Saussure (124), la langue est un système dont toutes les parties peuvent et doivent être considérées dans leur solidarité synchronique. Il postule également que « les altérations ne se faisant jamais sur le bloc du système, mais sur l’un ou l’autre de ses éléments, ne peuvent être étudiées qu’en dehors de celui-ci. Sans doute chaque altération a son contrecoup sur le système ; mais le fait initial a porté seulement sur un point. Autrement dit, il n’a aucune relation interne avec les conséquences qui peuvent en découler pour l’ensemble. Cette différence entre les faits partiels et faits touchant le système interdit de faire des uns et des autres la matière d’une seule science » (ibid. 124). Citons en exemple, le latin « crispus » (ondulé, crêpe) qui a donné au français le radical crép- d’où les verbes crépir (recouvrir de mortier) et décrépir (enlever le mortier). Pour qu’il se produise, le concours de certains phénomènes d’évolution a été nécessaire : il a fallu que « crisp- » arrive à se prononcer crép-, et qu’à un certain moment, on emprunte un mot nouveau au latin « décrépitus » (usé par l’âge) et l’adjectif décrépit (la façade décrépite) dont on ignore l’étymologie (Saussure 119). Par ailleurs, il est à noter que ces faits diachroniques n’ont aucun rapport avec le fait statique qu’ils ont produit ; ils sont d’ordre différent. Le fait synchronique est toujours significatif ; il fait toujours appel à deux termes simultanés. Saussure (122) nous donne un exemple du mot « Gäste » en allemand ; il affirme que ce n’est pas « Gäste » qui exprime le pluriel, mais l’opposition « Gast : Gäste ». Les faits synchroniques intéressent toujours une ou des relations entre des éléments qui ne sont jamais séparables l’un de l’autre. Aussi, dans l’approche synchronique, la nécessité s’avère absolue d’étudier l’intégralité de cet ensemble et non pas ses parties, même par addition successive (démarche qui serait plutôt celle de la diachronie) : il convient de partir du « tout » pour aller ensuite à l’élément qui reçoit toujours son unité, sa forme et son sens de l’influence de tous les autres éléments en interaction comme le note Dantier (6).

            À l’égard du fait diachronique, c’est juste l’inverse : il ne concerne qu’un seul terme, et pour qu’une forme nouvelle « étranger » apparaisse, il faut que l’ancienne « estranger » lui cède la place. Les faits diachroniques n’ont nullement pour but de marquer une valeur par un autre signe : le fait que « estranger » a donné étranger, estranger (étranger) n’a rien à voir avec la structure profonde ou la signification du terme. Donc, un fait diachronique est un événement qui a sa raison d’être en lui-même ; les conséquences synchroniques particulières qui peuvent en découler lui sont complètement étrangères (Saussure 121).

            Il est à noter qu’il y a une disparité de nature entre le changement et le système. Ce qui change, ce n’est pas le système, mais un terme, un élément qui par sa nature ne relève pas du système : jamais le système n’est modifié directement ; en lui-même il est immuable ; seuls certains éléments sont altérés sans égard à la solidarité qui les lie au tout (Saussure 121). En d’autres termes, dans la perspective diachronique, on a affaire à des phénomènes qui n’ont aucun rapport avec les systèmes, bien qu’ils les conditionnent (ibid. 122). Tout ce qui est diachronique dans la langue ne l’est que par la parole. C’est, en fait, dans la parole que se trouve le germe de tous les changements : chacun d’eux lancé d’abord par un certain nombre d’individus avant d’entrer dans l’usage. C’est la forme souvent répétée et acceptée par la communauté qui devient un fait de langue (ibid. 138).  Grosso modo, l’étude diachronique complète l’appréhension synchronique en permettant de mieux comprendre (par l’enchaînement des successions) la construction du système ainsi que son fonctionnement en montrant par exemple la permanence de ses relations internes fondamentales et les réadaptations opérées pour rendre plus efficaces ces relations.

 

La nature des changements linguistiques

Nous pouvons reconnaître deux caractéristiques principales des changements linguistiques : leur caractère phonétique et non-grammatical.

 

La nature phonétique 

            Saussure (194) postule que la phonétique est le premier objet de la linguistique diachronique puisque, par définition, l’évolution des sons est incompatible avec la notion d’état ; comparer des phonèmes ou des groupes de phonèmes avec ce qu’ils ont été antérieurement, cela revient à établir une diachronie. Avant d’aborder les détails de la nature phonétique des changements linguistiques, il est nécessaire de définir la notion de phonème, un terme que nous emploierons très fréquemment dans cette étude. Dubois et al (359) définissent le phonème comme l’élément minimal, non segmentable, de la représentation phonologique d’un énoncé dont la nature est déterminée par un ensemble de traits distinctifs. Autrement dit, un phonème est le plus petit segment phonique (dépourvu de sens) permettant seul ou en combinaison avec d'autres phonèmes de constituer des signifiants ou de les distinguer entre eux. En bref, un phonème se réfère au signifiant ou l’image acoustique du signe linguistique (le son).

            Il est à noter que le changement phonique n’atteint pas les mots mais les sons. C’est un phonème qui se transforme : un événement isolé, comme tous les événements diachroniques, mais qui a pour conséquence d’altérer d’une façon identique tous les mots où figure le phonème en question ; c’est en ce sens que les changements phonétiques sont absolument réguliers (Saussure 198). Citons par exemple, toute voyelle (e, i, o) suivie de « s » est devenue « é/ê, î, ô » comme l’illustrent les mots suivants : au XVIIe siècle, on écrivait « estre » qui s’est transformé en être ; « mesme » en même, « maistre » en maître et « l’hospital » en l’hôpital en français de nos jours. Nous remarquons également que tout « l » mouillé est devenu le yod /j/ tel que dans les mots « piller » et « bouillir » qui se prononcent comme /pije/ et /bujir/ respectivement.

            Par surcroît, les changements diachroniques se manifestent dans la parole, c’est-à-dire que c’est la parole, ce passage à l’acte de la langue par chaque individu, qui impulse surtout les changements diachroniques. Avec la parole, nous entrons dans l’histoire. Ces changements sont d’abord des incidents propres à tel ou tel usager de la langue (qui en elle-même est un système en équilibre s’auto conservant) ; ces incidents, répétés, imités, acceptés finalement par la collectivité, finissent comme faits de langue et deviennent partie intégrante d’un système pérenne jusque à ce que d’autres incidents les transforment, comme on l’a déjà évoqué dans la section 1.1.  Mais toujours n’est modifié qu’un élément : les faits diachroniques, successifs, sont isolables en chacune de leurs discontinuités. Ainsi, des transformations dans la prononciation atteignent isolément une syllabe ou un mot. Ce qu’il faut savoir, c’est que la parole est individuelle et irréductible au système. Ce qui change, selon Saussure, c’est la qualité matérielle des unités de la langue, mais leur essence est immuable. En fait, Saussure nous donne un exemple d’une corde de piano pour nous bien expliquer l’impact que peut avoir un seul élément de la langue : supposons qu’une corde de piano soit fausse : toutes les fois qu’on la touchera en exécutant un air, il y aura une fausse note, mais où ? Dans la mélodie ? Assurément non ; ce n’est pas elle qui a été atteinte ; le piano seul a été endommagé. Il en est exactement de même en phonétique. Le système de nos phonèmes est l’instrument dont nous jouons pour articuler les mots de la langue ; qu’un de ces éléments se modifie, les conséquences pourront être diverses, mais le fait en lui-même n’intéresse pas les mots, qui sont, pour ainsi dire, les mélodies de notre répertoire (Saussure 134).

 

Le caractère non-grammatical

            Saussure (194) souligne que le caractère diachronique de la phonétique s’accorde fort bien avec ce principe que rien de ce qui est phonétique n’est significatif ou grammatical. Pour faire l’histoire des sons d’un mot, on peut ignorer son sens, ne considérant que son enveloppe matérielle, y découper des tranches phoniques sans se demander si elles ont une signification. 

            Par ailleurs, Saussure postule que, si l’évolution de la langue se réduisait à celle des sons, l’opposition des objets propres aux deux parties de la linguistique serait tout de suite lumineuse : on verrait clairement que diachronique équivaut à non-grammatical, comme synchronique à grammatical (ibid. 194). Remarquons cependant que beaucoup de changements tenus pour grammaticaux se résolvent en des changements phonétiques (Saussure 195). Les changements dits grammaticaux s’expliquent le plus souvent par un fait phonétique, citons par exemple, « le lendemain pour exécuter l’aduis tout entier ie fus aduerty qu’vne mienne cousine (…) » (le lendemain pour exécuter l’avis tout entier je fus averti que ma cousine (…)) (Recueil général des caquets de l’accouchée 5). Notons qu’auparavant, on utilisait le pronom possessif à la place de l’adjectif possessif ; « mienne » à la place de « ma » dans la phrase ci-dessus. Donc, la modification du mot (mienne) à (ma) ne peut que s’expliquer phonétiquement, ce qui affecte l’orthographe en même temps. Autrement dit, une telle alternance résulte sans doute d’un fait purement phonétique du fait que la phonétique, et la phonétique entière, est le premier objet de la linguistique diachronique comme le signale Saussure (194). Nous pouvons donc dire que la création du type grammatical « mienne » substitué à « ma » s’explique entièrement par un fait phonétique : « ienne » étant tombée tout d’abord phonétiquement et puis graphiquement en résultant en « ma ».

 

Les Caquets de l’accouchée

            Le salon « Les caquets de l’accouchée » est une satire anonyme, publiée pour la première fois en 1622 en plusieurs feuilles volantes. Une satire est un genre de composition littéraire, en vers ou en prose, ayant pour objet l’attaque des vices, des passions déréglées, des sottises, des défauts des hommes, de la société, d’une politique ou d’une époque. Les caquets de l’accouchée constituent une série de rencontres des femmes chez l’accouchée et leur discours chaque fois qu’elles se réunissaient. Autrement dit, le caquet est une causerie que font les femmes (surtout des amies et des parents) réunies chez une accouchée. Le caquet de l’accouchée s’intitulant La première journée de la visitation de l’accouchée dont nous nous servons dans cette étude a été écrit par un auteur anonyme en 1625. Lors de cette causerie, les femmes parlaient tout d’abord du nouveau-né et de beaucoup d’autres choses, surtout les commérages des femmes. C’est à partir de leur discours que nous trouvons des illustrations des changements phonétiques dont nous parlons dans cette étude.

 

L’étude détaillée des changements linguistiques

            Les changements dont il est question dans cette section comprennent ceux qui affectent les sons ou les phonèmes, lesquels n’appartiennent pas à la langue (le système). Certes, les changements phonétiques ont des conséquences mais ces conséquences ne sont pas prises en compte par l’étude diachronique, seulement par l’étude synchronique. Il est à noter qu’il y a principalement des changements de deux types : ceux de prononciation et ceux d’ordre purement graphique.

 

Les changements de prononciation

            Ces changements phonétiques se manifestent aux niveaux vocalique (les voyelles) et consonantique (les consonnes).

 

Les changements vocaliques

Au XVIIe siècle, très peu d’accents étaient utilisés ; on utilisait une voyelle suivie de « s » où on a un accent ces jours-ci comme démontrent les exemples suivants :

  1. Les terres estrangeres (les terres étrangères) (Recueil général des caquets de l’accouchée 2)

  2. A l’Hostel de ville (à l’hôtel de ville) (Recueil général des caquets de l’accouchée 14)

            Nous voyons clairement dans ces deux exemples que le « s » est tombé dans les mots « estrangeres et hostel » et que les voyelles « e, o » qui le précèdent ont acquis un accent aigu pour le « e » et circonflexe pour le « o ». La chute du phonème « s » a modifié non seulement l’orthographe mais aussi la prononciation.  

            Il est important de noter que l’imparfait et le conditionnel présent s’écrivaient avec un « o » et non pas « a » jusqu’au XVIIe siècle. Le changement de « o » à « a » a été recommandé par l’Académie Française en 1835. L’Académie Française a été fondée en 1634 et officialisée en 1635 sous le règne de Louis XIII par le cardinal Richelieu. Le rôle principal de cette Académie était de veiller au bon usage du français, de fixer son orthographe et de mettre en place des règles afin de rendre la langue française pure et éloquente. Les phrases suivantes démontrent ce changement de « o » à « a » proposé par l’Académie :

  1. (…) par vne multitude de petit peuple de toutes fortes d’estats , qui auoient quitté leur boutique pour venir voir le Charlatan. ((…) par une multitude de petit peuple de toutes fortes d’états; qui avaient quitté leur boutique pour venir voir le Charlatan). (Recueil général des caquets de l’accouchée 4)

  2. A présent quant il auroit douze mil liures (à présent quand il aurait douze mille livres). (Recueil général des caquets de l’accouchée 8)

            A partir de ces deux phrases, nous constatons que le verbe « avoir-avoient » à l’imparfait s’écrivait avec un « o » et se prononçait comme /avwa/ au XVIIe siècle, cette même prononciation et la même orthographe s’appliquaient au conditionnel du même verbe (auroit -/oRwa/). A l’époque actuelle, tout cela a changé; on écrit l’imparfait et le conditionnel avec un « a » qui a aussi mené au changement de la prononciation de: /avwa/ à /avε/ et /oRwa/ à /oRε/.

            En outre, au XVIIe siècle, le participe passé du verbe « voir » s’écrivait avec un « eu » et se prononçait comme /vø/ mais actuellement, l’ « eu » est remplacé par « u » et se prononce comme /y/. Citons en exemple : (…) qui après m’auoir veu en bon estat- le français du XVIIe siècle ((…) qui après m’avoir vue en bon état) -le français moderne. Il est à remarquer que le changement dans ce cas se manifeste à deux niveaux: graphique (« veu » à « vu ») et phonétique (/vø/ à /vu/).

            Par ailleurs, on note qu’il y a des mots dont l’orthographe a changé et qui a aussi mené au changement de prononciation des mots en question. De tels mots comprennent « Damoiselle » qui s’écrit avec un « e » à la place de « a » à cette époque-ci: « Demoiselle »; « guarir » qui s’écrit maintenant avec un « é » à la place de « a »: « guérir ». Ce changement graphique influe sur la prononciation de ces mots: /damwazεl/ à /dəmwazεl/; /gwaRIR/ à /geRIR/. Il est à constater que la modification d’un seul son mène à la modification du signe dans sa matière phonique mais cela ne doit pas nous tromper sur la véritable nature du phonème.

 

Les changements consonantiques

            En ce qui concerne les consonnes, il est important de noter qu’en général, il y avait des consonnes supplémentaires par rapport à l’orthographe moderne. Par rapport aux autres langues romanes (italien et espagnol), le français a opéré le plus de changements à l’étymologie latine, surtout dans un souci d’économie. Certaines consonnes ont également subi des changements de prononciation lors de l’évolution de la langue française, à savoir « d » et « l » dans les mots tels que: « advis » en français du XVIIe siècle s’est transformé en avis en français moderne. En d’autres termes, il y a la chute de phonème /d/; le « d » dans /advi/, est tombé phonétiquement tout en donnant lieu à avis /avi/. De plus, le pronom démonstratif « ceux » et le pronom indéfini « aucun » en français moderne s’écrivaient et se prononçaient avec un « l » : « ceulx » et « aulcun » à l’époque, mais on note que le « l » est tombé nous laissant de nouvelles formes : ceux et aucun en français moderne.

 

Les changements de type graphique

            Le deuxième type de changements phonétiques qui se manifeste dans cette étude est d’ordre purement graphique et ceux-ci se divisent aussi en changements consonantiques et vocaliques.

 

Les changements consonantiques

Le premier changement graphique à souligner est celui de la chute ou de la disparition de la terminaison -ques dans les mots tels que « doncques » et « avecques » qui existaient en français du XVIIe siècle. Cette chute de ques nous donne les formes nouvelles « donc » et « avec » qui sont employées jusqu’à maintenant. De la même façon, le verbe « savoir » s’écrivait avec un « ç » (sçauoir), mais on voit qu’en français moderne, le « ç » est tombé graphiquement sans modifier la prononciation du verbe, par exemple dans la phrase suivante : « que nous ne sçauons pas » (que nous ne savons pas ». 

            Ainsi en français du XVIIe siècle, certains noms et les formes verbales y compris le participe présent se terminaient avec un « s » ; le « s » est aujourd’hui supprimé et remplacé par « d » pour la conjugaison au présent des verbes tels que « attendre », « entendre » pour « je », « tu », « il » ou « elle » et par « t » pour le participe présent comme l’illustrent les exemples suivants :

  1. (…) qui luy demandoit combien sa fille auoit d’enfans. ((…) qui lui demandait combien d’enfants avait sa fille) (Recueil général des caquets de l’accouchée 6).

            Dans cette phrase, le nom « enfans » est modifié graphiquement en remplaçant le « s » en fin de mot (enfans) en français du XVIIe siècle par le « t » (enfants) en français moderne. Il est également important de remarquer que la structure grammaticale de la phrase originale est différente de celle de la phrase en français moderne mais celle-ci n’intéresse pas la linguistique diachronique qui est l’objet de l’analyse dans cette étude.

  1. En se mocquans ordinairement de toutes persõnes (…) (en se moquant ordinairement de toutes personnes (…)) (Recueil général des caquets de l’accouchée 2)

            Ici, nous remarquons que le participe présent se terminait en « s » en français ancien, mais maintenant, ce phonème est supprimé et remplacé par le « t ». Ce fait ne modifie que l’orthographe non pas la prononciation.

            Un autre changement de type graphique se manifeste en utilisant le « Y » en français ancien à la place de « i », surtout en fin de mot comme on peut le voir dans les phrases suivantes :

  1. (…) qu’il donnoit conseil à autruy ((…) qu’il donnait conseil à autrui). (Recueil général des caquets de l’accouchée 1)

  2. (…) que l’on m’en donneroit pourquoy ie fis (…). ((…) donnerait pourquoi je fis …). (Recueil général des caquets de l’accouchée 1)

  3. Dieu mercy (Dieu merci) (Recueil général des caquets de l’accouchée 2)

            Ce changement est attribuable au fait que le « Y » se dit « I » en grec, la langue qui est de la même origine indo-européenne que le latin. Il est nécessaire de signaler que c’est au latin que le français a emprunté quelques sons. Ce qui est important de noter, c’est que cette transformation graphique de ce phonème a abouti à l’altération dans tous les mots contenant le même phonème. 

            Il est aussi à noter que la distinction entre le « u » (une voyelle) et le « v » (une consonne) ne tenait pas en français du XVIIe siècle. En fait, le choix de la graphie à utiliser se faisait surtout en fonction de la position du son dans le mot. D’une part, le phonème « u » placé en début de mot, s’écrivait avec un « v » comme dans ces exemples : « vn plus grand diuertissement d’esprit » (un plus grand divertissement), « vne grande maladie » (une grande maladie) (Recueil général des caquets de l’Accouchée 1). D’autre part, le phonème « u » s’employait à la place de « v », si ce dernier était placé au milieu d’un mot comme l’illustrent les exemples suivants : «ie fis assembler deux medecins de diuers aages » (je fis assembler deux medecins de divers âges) (Recueil général des caquets de l’Accouchée 1), « l’air des champs diuertissoit les mauuaises humeurs » (l’air des champs divertissait les mauvaises humeurs) (Recueil général des caquets de l’accouchée 2).  Ce qui est important à savoir à propos de ces changements phonétiques, c’est qu’ils n’atteignent que le phonème isolé, tandis que le mot, en tant qu’unité, lui est étranger comme le stipule Saussure (248) et comme nous venons de le constater par le biais des exemples précédents.

            De surcroît, il est à noter qu’au XVIIe siècle, le « i » remplaçait le « j » en début de mot, c’est-à-dire que les mots tels que : « je », « jeune », « jeu » en français moderne s’écrivaient comme «ie, ieune, ieu » respectivement en français ancien.  À noter que l’altération du signe linguistique dans ce cas ne se manifeste qu’au niveau du signifiant ; rien n’est altéré au niveau du signifié (l’image conceptuelle).

 

Les changements vocaliques

            Au XVIIe siècle, très peu d’accents étaient utilisés ; en fait, dans certains cas, on utilisait deux voyelles comme le démontrent les exemples ci-dessous :

  1. (…) les médecins de diuers aages ((…) les médecins de divers âges).  (Recueil général des caquets de l’accouchée 1)

  2. Mon mary qui est aduocat à la cour, gaigne ce qu’il veut (Mon mari qui est avocat à la cour, gagne ce qu’il veut) (Recueil général des caquets de l’accouchée 21)

            Dans les exemples, nous remarquons que le changement phonétique est d’ordre purement graphique : la chute de l’une des voyelles « a » pour le mot « âge » et « i » pour le mot « gagne ». Même si le changement est très visible au niveau orthographique, la prononciation du phonème en question est identique, c’est-à-dire qu’en français ancien et en français moderne, le phonème se prononce de la même façon malgré de l’orthographe différente.

            En outre, pour des raisons de typographie, l’imprimeur abrège souvent la combinaison voyelle + consonne avec un l’accent ; cet accent montrait la qualité nasale du son en question comme le démontrent les exemples ci-dessous :

  1. ie suis biẽ miserable (je suis bien misérable). (Recueil général des caquets de l’accouchée 4).

  2. (…) de tels mariages pour cinquãte ou soixãte ((…) pour cinquante et soixante) (Recueil général des caquets de l’accouchée 7).

  3. Ie leur donne à chacun leur droit de consultatiõ ((…) leur droit de consultation) (Recueil général des caquets de l’accouchée 3).

            Dans ces exemples, on voit que l’imprimeur a écrit les voyelles nasales (ẽ, ã et ã) dans les mots « bien, cinquante, soixante et consultation » telles qu’elles se prononcent. Il faut noter que ce n’est pas toute voyelle nasale qui est abrégée et on ne peut pas vraiment savoir pourquoi une telle orthographe ne s’appliquait qu’à certains phonèmes nasaux comme dans le cas de la première partie du mot « cinquãte » et « consultatiõ ». 

            À partir de tous les exemples des changements phonétiques donnés ci-dessus, on peut donc dire que, pour ceux qui utilisent la langue, rien ne survient, rien ne change si ce n’est des modulations dont les virtualités sont toujours présentes, depuis toujours. Les « nouvelles » formes lexicales qui « apparaissent » étaient déjà potentiellement contenues dans les ressources matricielles du système linguistique. En d’autres termes, rien n’est créé dans la langue et il n’est question que de modifications de forme sur un fond continu comme le remarque Dantier (6).

Conclusion

            De notre étude, nous retenons que la langue française a subi plusieurs changements non seulement au niveau phonétique mais aussi aux autres niveaux dans le domaine linguistique. Nous ne pouvons pas tout analyser dans cette étude, nous nous sommes donc concentrés sur les changements linguistiques de point de vue diachronique. Nous ne pouvons pas également évaluer l’effet de ces changements phonétiques car on voit très vite qu’il est illimité et incalculable. Autrement dit, on ne peut pas prévoir où ils s’arrêteront. En fait, Saussure précise qu’il est puéril de croire que le mot ne peut se transformer que jusqu’à un certain point comme s’il y avait quelque chose en lui qui pût le préserver. Nous pouvons attribuer ce caractère des modifications phonétiques à la qualité arbitraire du signe linguistique, qui n’a aucun lien avec la signification. Saussure (208) précise également qu’on peut bien constater à un moment donné que les sons d’un mot ont eu à souffrir et dans quelle mesure, mais on ne saurait dire d’avance jusqu’à quel point il est devenu ou deviendrait méconnaissable. Ce fait souligne le problème de l’unité diachronique en soi : il consiste à se demander, à propos de chaque événement, quel est l’élément soumis directement à l’action transformatrice. Par ailleurs, ce qui est un peu difficile à déterminer, ce sont les causes précises de certains changements linguistiques ; nous ne pouvons que faire des suppositions sur ces causes. Nous savons bien qu’il y a des changements recommandés par l’Académie Française mais nous n’en connaissons pas vraiment les causes précises. Ce fait prouve que les changements phonétiques en français étaient et sont arbitraires car la langue continue à évoluer. Nous avons pu observer dans cette étude que les changements phonétiques sont principalement de deux types : les changements de prononciation et les changements purement graphiques. Les changements de prononciation consistent en la modification du graphème, ce qui, en effet, influe sur la prononciation du phonème. Les changements graphiques émanent de la chute de certains phonèmes d’un mot tout en lui donnant une nouvelle forme orthographique et une nouvelle prononciation. Ces changements graphiques résultent également de la modification du phonème sans influer sur la prononciation d’un phonème donné.

Bibliographie

Dantier, Bernard. Synchronie, diachronie, structuralisme et histoire autour de la langue :             Ferdinand de Saussure, Cours de Linguistique générale. Chicoutimi, Université de Québec, 2008.

 

Delaveau, Annie, Helene Huot, et Françoise Kerleroux. « Questions sur le changement     linguistique ». Langue Française, vol. 15, 1972, pp. 29-46.

 

De Saussure, Ferdinand. Cours de Linguistique Générale. Paris, Payot, 1985.

 

Dubois, Jean, et al. Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage. Paris, Larousse, 1994.

 

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Prévost, Sophie. Français médiéval en diachronie : du corpus à la langue. 2011. Ecole normale              supérieure de Lyon, mémoire de Synthèse en ligne, https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-    00667107. Consulté le 27 octobre 2019.

 

Prévost, Sophie. « Diachronie du français et linguistique de corpus : Une approche quantitative    renouvelée ». Langages, vol. 1, no. 197, 2015, pp. 23-45.

 

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